Le salon international de l'agriculture (SIA) est un incontournable du calendrier parisien, et cela fait 50 ans que cela dure... Baromètre d'opinion pour les politiques, lieu de confrontation pour les syndicats agricoles et les acteurs du milieu, le SIA est bien plus qu'un simple défilé de visiteurs, avides de faire connaissance avec le taureau star du moment ou de déguster un bon vieux saucisson d'Auvergne : il permet, chaque année, de prendre le pouls d'une agriculture hexagonale en profonde mutation.
Avec moins de 1 % des terres agricoles mondiales, la France est néanmoins la première puissance agricole européenne, et se classe au cinquième rang à l'international. Pas mal pour un pays qui est sorti laminé de la seconde guerre mondiale, souffrant de pénuries sévères et très dépendant sur le plan alimentaire.
Depuis cette période sombre, le processus de transformation est continu, se traduisant par une diminution des actifs et des surfaces, mais une augmentation faramineuse de la production, tout du moins jusqu’au début des années 2000. Grossièrement, la France produit deux fois plus qu'il y a cinquante ans, surtout dans le domaine des végétaux. Très efficace, l'agriculteur français nourrit, seul, beaucoup plus de ses concitoyens que son homologue de l'après-guerre. « Sachant qu'il faut 250 kilos (de céréales, ndlr) pour nourrir un homme pendant une année, on peut en déduire qu'un agriculteur français peut produire chaque année de quoi fournir la ration de base nécessaire à 6 500 personnes », calculait en 2000 Lucien Bourgeois et Magali Demotes-Mainard, économistes et spécialistes du monde agricole (1). Et si, dans les années 60, nous importions deux fois plus que ce que nous exportions, la balance s'est largement inversée depuis. La France est aujourd'hui le quatrième exportateur mondial de produits agricoles, au coude à coude avec l'Allemagne pour la première place européenne.
Remise en cause du tout intensif
Les raisons de ce succès ? Une mécanisation accrue, le passage d'un système artisanal et familial à des pratiques proches de celles de l'industrie, et l'aide conséquente de la Politique agricole commune (Pac). Les cultures céréalières et oléagineuses ont, dans ce contexte, peu à peu grignoté les surfaces en herbe et la part réservée à l'élevage. « On a constaté une diminution importante des prairies permanentes, au profit du maïs, du blé, de l'orge, du colza ou du tournesol, détaille Hervé Guyomard, directeur scientifique agriculture à l'Inra. Des cultures telles que le chanvre, le lin ou les pois ont elles aussi presque disparu, même si ces espèces réapparaissent aujourd'hui, pour des marchés de niche. »
Les régions se sont également fortement spécialisées, réduisant d'autant la diversité agricole au sein d'une même exploitation. D'une agriculture paysanne, la France est passée à une agriculture intensive, avec comme corollaire l'apparition de problèmes environnementaux de plus en plus aigus, qui poussent à un recadrage depuis la fin des années 90. « Pendant des années, toute la question était de produire de la nourriture abondante pour pas cher, rappelle Jean-Luc Pujol, du Centre d'analyse stratégique. La normalisation des variétés, les produits phytosanitaires, les outils, les aides agricoles, tout ceci est désormais questionné, car le rendement maximum ne peut plus être la visée unique. »
Depuis une décennie, le modèle français cherche donc à se réinventer, non sans difficultés. «Est-ce que le futur modèle c'est le biologique, l'écologiquement intensif, le raisonné ? poursuit Jean-Luc Pujol. Il y a une grande bagarre sémantique sur ces questions, mais ce qui est sûr, c'est que cela passe par un retour à l'agronomie et une plus grande indépendance vis-à-vis des apports extérieurs, tels que les intrants ou la chimie ».
Plus de revenus mais moins d'hommes
« Aujourd'hui,
si on veut faire de l'agronomie, on doit observer sa terre, s'adapter
au
climat local, c'est plus compliqué. Les agriculteurs sont donc de
plus en plus formés, ils ont envie de faire mieux pour la planète
et le consommateur, mais encore faut-il qu'ils puissent en vivre! »
Hervé Guyomard touche du doigt l'un des nombreux paradoxes qui
traversent le monde paysan contemporain. Grâce aux gains de
productivité et aux aides de la PAC, le revenu des agriculteurs a
été multiplié par trois depuis les années 1960. Mais certains
pans de la profession peinent paradoxalement à joindre les deux
bouts, à l'image des producteurs laitiers, acteurs d'une grève
inédite en 2009.
Deuxième revers de la médaille, la population agricole diminue rapidement et son vieillissement s'accélère. Les actifs sont dix fois moins nombreux dans le domaine agricole qu'en 1945 (à l'heure actuelle, un peu plus d'un million d'actifs travaillent dans l'agriculture de manière permanente, selon le Ministère). Sans compter que de plus en plus de jeunes ont du mal à s'installer, freinés avant tout par la diminution des terres non-artificialisées+
disponibles . « Les chefs d'exploitations et leurs conjoints demandent désormais des conditions de vie analogues aux autres Français, assure aussi Hervé Guyomard. Tout le défi est d'assurer un panel de services privés et publics en milieu rural, pour leur permettre de continuer leur activité et de rompre l'isolement. »
Les femmes à la manœuvre
Comme dans le reste de la société, la place des femmes a également fortement évolué en cinquante ans. Près de 162 000 chefs d'exploitations ou co-exploitants sont désormais des femmes et elles représentent la moitié de l’aide familiale, ainsi qu’un quart des salariés permanents (contre 10 % en 1970), selon le recensement agricole de 2010. Aperçu de ce changement depuis les Ardennes, où le programme « femmes en agriculture » sort de sa phase pilote après une expérimentation de trois ans en plein champ. « Nous avons travaillé avec des femmes d'agriculteurs sur leur statut, pour les former ou les aider à trouver leur place sur l'exploitation, et avec des femmes, de plus en plus nombreuses, qui souhaitaient s'installer comme chef d'exploitation, raconte Bénédicte Le Clezio, chef du service Aménagement des territoires au sein de la Chambre d'agriculture des Ardennes. Pour ces dernières, nous constatons qu'elles s'installent plus tardivement que les hommes, qu'elles sont en général moins formées, mais qu'elles sont riches de leurs expériences professionnelles passées, comme infirmière, institutrice ou employée de bureau... »
Une présence féminine accrue va-t-elle contribuer à changer les pratiques ? «De manière générale, les femmes sont plus intéressées par la diversification, la vente directe, les circuits courts, commente Céline Laisney, chargé de la mission veille au sein du Centre d'étude et de prospective du ministère de l'Alimentation, de l'Agriculture et de la Pêche. Travaillant sur de plus petites surfaces que les hommes, elles tentent de donner de la valeur ajoutée à leurs produits ou à leur exploitation, par le biais de l'agrotourisme par exemple ». Mais dans l'accès au métier, des inégalités persistent, comme l'accès au foncier, plus souvent transmis aux garçons dans les familles d'agriculteurs, ou aux capitaux et à l'investissement auprès des banques.
Les produits agricoles non-alimentaires
Reste enfin l'utilisation des sols pour la production de produits agricoles non-alimentaires, comme les biocarburants, longtemps considérés comme un eldorado à même de reconfigurer l'agriculture dans son ensemble. Mais le rêve a fait long feu. L'Europe a revu ses objectifs en la matière, devant la flambée des prix des matières premières alimentaire, alors que le ministère de l'Agriculture français, Stéphane Le Foll, parle lui aussi d'une « pause » dans le développement des carburants verts.
Mathilde Goanec
(1) : « Les cinquante ans qui ont changé l'agriculture française », Économie rurale, 2000
L'agriculture en chiffres*
716 000 personnes travaillaient dans l'agriculture, de plus en plus comme salariés.
La part de l'agriculture dans le PIB est de 1,6 % (3 % avec l'agroalimentaire).Les femmes représentent 27 % des chefs d'exploitations ou co-exploitants, et 26 % des salariés permanents dans l'Hexagone.
Les principales productions végétales, en 2011, étaient les céréales et les vins d’appellation (46 % à eux deux). Les fruits et les légumes représentent 14 % (surtout des tomates, des carottes et des pommes).
Au niveau européen, la part de l’énergie issue de biocarburants conventionnels pourrait être plafonnée à 5 % d’ici à 2020.
*Chiffres issus du service statistique (Agreste) du ministère de l'Agriculture.
Commentaires