
La première Mad Pride française a eu lieu samedi à Paris. Elle a rassemblé environ cinq-cents personnes, venues d’un peu partout dans le pays, non seulement pour clamer le droit à la folie, mais aussi et surtout pour exiger une psychiatrie plus humaniste.
Chasubles criardes, rouge aux joues, entonnoir renversé sur la tête, ils ont passé pancartes à la main le porche de l’hôpital Sainte-Anne, à Paris. Sainte-Anne, l’un des premiers asiles français, comme point de départ de la Mad pride, le symbole est fort. Les fous ont donc marché dans la capitale, déambulant samedi dernier du 14e arrondissement jusqu’à l’Hôtel de ville, imitant pour la première fois leurs congénères au Canada, aux États-Unis ou encore en Afrique du sud, où de telles marches sont organisées depuis plusieurs années.
Contre la marginalisation
Le mot d’ordre général était la "déstigmatisation" des personnes en souffrance psychique, à l’instar de cette association de parents d’enfants ayant des troubles d’humeurs, comme l’hypersensibilité, la bipolarité ou la cyclothymie. Entourée d’un nuage de bulles de savon, Amélie Clermont, sculpture en ballons sur la tête, est la président de Bicycle : « Cela touche énormément d’enfants et il y a tellement de pression sur leurs épaules que les symptômes apparaissent de plus en plus tôt. Nous souhaitons juste qu’ils ne soient pas rejetés parce que considérés comme des voyous... » Amélie Clermont regrette par exemple que l’on déscolarise de plus en plus vite ces enfants ou adolescents, « le premier pas vers la marginalisation ».
Près d’une jeune fille dont le corps fluet est placardé d’un furieux« Non au monopole de la psychanalyse », marchent Tim et David, tous les deux membres du Club House. L’association regroupe des personnes porteuses d’un handicap psychique, qui souhaitent se réinsérer socialement et professionnellement après un séjour en psychiatrie. « Il y a des salariés et un directeur, mais le Club House fonctionne sur le principe de la cogestion, pour s’essayer à la vie professionnelle, explique Tim. C’est de ça dont nous avons besoin, des espaces où l’on ne nous considère pas simplement et en permanence comme des gens violents ou qui font des conneries ».
Un rassemblement militant
Ce joyeux carnaval, qui a rassemblé environ cinq-cents personnes, était aussi un véritable espace de revendication politique. Les usagers sont toujours aussi remontés depuis l’instauration en juillet 2011 d’une loi qui a, entre autres, élargi le périmètre du soin psychiatrique sans consentement. Au volant de son camion, Fred tirait le char "Huma psy", sur lequel était juché un homme masqué, un foulard bariolé sur la tête, DJ improvisé de cette fête de folie. « En mai 2013, on a rencontré l’association Advocacy sur cette idée de Mad Pride, que j’attendais depuis de nombreuses années, bien avant de fonder HumaPsy. Même si beaucoup ont critiqué la présence d’associations qui ne défendent pas directement les droits des patients dans le cortège, on a décidé de s’y maintenir pour que la marche conserve un caractère revendicatif, comme dans tous les pays. »
Et il y a du travail pour faire changer l’opinion : « Tout ce qu’on peut voir de la psychiatrie répressive, qui use et abuse des contentions, de la chambre d’isolement, de la camisole chimique, donne une image terrifiante des maladie psychiques au grand public. Destigmatiser les malades, c’est témoigner du fait que, lorsque l’on traite humainement les gens, ils évoluent. » Fondée à Reims, ce collectif milite pour une psychiatrie humaniste, un retour de la spécialisation des infirmiers (supprimée en 1992), et une approche moins médicamenteuse. « On parle beaucoup de santé mentale, mais qu’est ce que ça veut dire ? s’interroge Claire, simple sympathisante. Une personne doit-elle être réduite à sa maladie ? Doit-on traiter un schizophrène comme un diabétique ? Comment peut-on passer dix minutes seulement dans le cabinet d’un psychiatre ? La Mad pride, c’est l’occasion de parler de toutes ces questions... ».
Soignants et patients
En tête de peloton, autre maladie mais même colère chez Alain Callès, ancien alcoolique et président de Vie libre Ile-de-France.« 49.000 morts par l’alcool par an, on attend quoi pour une vraie politique de santé publique ? L’alcoolodépendance est une maladie au carrefour du somatique, du psychique et du social, ça ne se soigne pas seulement avec des petites pilules ! ».
« Il y a une forme d’urgence à agir. Moi j’ai vécu des hospitalisations dures et je me dis que j’aurais peut-être mieux supporté un soin en ambulatoire par exemple. Pourquoi on n’essaye pas davantage ? » Partisan d’une remise en cause de la psychiatrie, Tim du Club House espère beaucoup du changement de génération chez les médecins, mais s’inquiète de la frilosité de la psychiatrie française. Certain psychiatres (notamment issus ducollectif des 39 contre la nuit sécuritaire), mais aussi des infirmiers ou psychologues étaient dans le cortège aux côtés des patients. Membre de l’association Vice et Versa, association des étudiants et anciens étudiants de psychologie de Paris 13, Benjamin Royer ne se voyait pas ne pas en être... « Nous aussi revendiquons une autre approche de la maladie mentale et une forme de liberté pour inventer, au cas par cas, comment soigner ». Défendre la singularité de chacun, dans un combat collectif... Pas si fou finalement.
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